Friedrich Hayek [1] n’a pas très bonne presse en France ou le mot « libéral », surtout affublé d’un préfixe (néo, ultra…) donne des boutons à tout ce qui pense ou presque. Le théorème de Hayek [2] ne va certes pas soulager cette éruption psycho-somatique. Il devrait être mieux accueilli par les adeptes de la politique 2.0.
L’effet wiki
Que dit ce théorème ? En substance à peu près ceci : aucun génial individu (législateur, réformateur, technocrate, penseur, etc.) ne saurait être aussi intelligent qu’une communauté qui expérimente au fil des siècles des institutions. Le marché, par exemple, n’a été inventé par aucun génie libéral (tel Hayek), mais sécrété par une très longue expérimentation sociale dont le succès résulte d’un processus en quelque sorte darwinien : essais et erreurs, conservation, accumulation et transmission des succès.
Les lecteurs les plus avertis ne manqueront pas de rapprocher cette thèse de l’effet wiki ainsi dénommé d’après les dispositifs coopératifs en ligne (appelés « wikis ») que le logiciel Médiawiki et ses avatars permettent de mettre en œuvre. L’encyclopédie Wikipédia en est l’exemple à ce jour le plus spectaculaire.
A ceci près que la durée d’une expérience wiki se mesure en années plutôt qu’en siècles. Ce qui met les produits de l’intelligence collective à la portée de tout un chacun, ici et maintenant [3].
La Très Grande Révolution ?
On ne saurait surestimer la portée révolutionnaire de ce genre de dispositifs (wikis, blogs et autres réseaux sociaux en ligne). Ils semblent bien partis en effet pour défier l’une après l’autre toutes les institutions qui depuis la nuit des temps interposent une « médiation » jalouse entre le peuple et le savoir et plus encore : entre le peuple et le pouvoir. Car qui dit « institutions » dit du même coup corporations, castes et autres oligarchies qui détiennent, de droit ou de fait, le monopole de la médiation.
Après le savant et l’expert (wikipédia), après le journaliste et l’intellectuel organique (blogosphère), après le dictateur, le politicien respectable, après le médecin même… à qui le tour ? L’avocat ? Le marchand ? Le banquier ? On peut toujours rêver.
Il ne s’agit pas pour autant de rejeter les vrais experts, s’il en est, mais de mieux partager leur savoir tout en le mettant à l’épreuve. A la différence des simples intermédiaires abusifs ou parasites, il reste sans doute une place pour les médiateurs légitimes – ceux qui, précisément, survivront à l’épreuve de l’effet wiki.
Plus généralement, c’est peut-être l’inexpugnable forteresse de la division du travail qui est ainsi remise en cause - tout au moins la division hiérarchique du travail…
Ruses et résistances
Certes, il faut raison garder, car les oligarchies excellent dans l’appropriation des outils qui pourraient menacer leur monopole. On le voit bien quand les médias entreprennent avec un certain succès de transformer les blogueurs en auxiliaires de leurs entreprises – supplétifs bénévoles de surcroît à la différence des journalistes professionnels. De même quand les politicien(ne)s se soucient de soustraire la « démocratie participative » au « populisme » et de mettre en ordre nos désirs d’avenir. Or, sur le plan politique, justement, la médiation capitale n’est rien moins que le plus froid des monstres froids : l’appareil d’État. Du reste, la conquête et conservation de ce monopole de la violence légitime importe infiniment plus que les débats d’idées. Si vous en doutez consultez tout de même les penseurs qui déniaisent : Machiavel, Jouvenel et Debray.
D’autre part, l’affaiblissement (espéré) d’une médiation devenue abusive et parasitaire ne doit pas dissimuler celle qui prend sa place, fût-elle plus séduisante ou moins visible. Sur le mode plaisant, un commentateur en faisait récemment la remarque à propos de la politique 2.0 : « On ne sait si la femme est encore et toujours l’avenir de l’homme mais nul doute que le jeune mâle techno est le présent de l’e-démocratie. »
Enfin, comment ne pas s’interroger sur le statut de réseaux sociaux dont les plus fréquentés sont après tout (mis à part Wikipédia) des entreprises privées à but lucratif…
Le pouvoir de tout un chacun
Une précision terminologique, puisque les mots pèsent. On parle souvent de savoir ou de sagesse des foules . Ou encore, en anglais, de crowdsourcing pour désigner la sous-traitance de tâches aux obscurs qui travaillent pour pas cher. Or le terme de foule est particulièrement mal choisi, sans doute par quelque membre de l’élite en route vers l’illumination mais encore tout pétri de préjugés ; une foule, en effet, ne saurait produire ni savoir, ni sagesse ni pouvoir, tout au plus de la masse ou de l’énergie, et le plus souvent destructrice. Il nous semble donc que le terme « tout un chacun », à savoir d’un tout auquel chaque « un » contribue en tant que personne serait mieux approprié.
Si vous trouvez mieux…
Liens de l’article
Hayek, sur Wikipédia, forcément
Que sont les wikipédiens ?
Effet wiki dans le domaine de la santé. Introduction du n° 26 de la revue Médium (Santé, nouvelles techniques, nouvelles croyances).
Jouvenel, Du pouvoir
Debray, L’Etat séducteur
Libéraux socialistes et progressistes conservateur : un idéal commun ?
Jeune, mâle, techno
Peut-on fermer Facebook ?
James Surowiecki, La Sagesse des foules, 2004, trad. fcse, Jean-Claude Lattès, 2008
Crowdsourcing.
Et sur le poids de mots :
Comment les métaphores programment notre esprit
Quand le verbe se fait chair
