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Internet et politique

Nouveaux supports d’opinion et débat démocratique

Contribution au rapport du Club Sénat

vendredi 4 juillet 2008, par Paul Soriano

Les nouveaux supports d’opinion ouvrent au citoyen un accès direct à l’espace public. Pour évaluer les conséquences de cette innovation majeure pour le débat démocratique, il peut être intéressant de convoquer une discipline, la médiologie, qui traite précisément des dispositifs matériels et institutionnels de la diffusion des opinions, des idées et, plus généralement, de l’information. Les médiologues identifient différentes « sphères » historiques caractérisées par la prédominance d’un dispositif de diffusion de l’information.

[sommaire]

La logosphère ne connaît que l’échange oral, la graphosphère voit s’imposer l’écrit, par le livre et la presse et la vidéosphère naît du déploiement de la télévision. Une nouvelle sphère n’abolit pas la précédente, mais se la subordonne en quelque sorte. Dans l’hypersphère que dessine enfin l’Internet, le support numérique permet même de simuler et combiner tous les autres médias sur un même « site » [1].
Les mutations touchant les techniques et le supports transforment également les institutions et le rôle des acteurs. Tous supports confondus, les médias de la graphosphère et de la vidéosphère ont acquis au cours des dernières décennies un quasi monopole de l’accès à l’espace public. Certes, monopole d’accès n’entraîne pas monopole d’expression : les médias ne prennent la parole que pour la donner. Mais que l’on soit ministre ou simple citoyen, c’est par leur intermédiaire que l’on doit s’exprimer pour avoir quelque chance d’être entendu d’un large public. Quant aux intellectuels, naguère émetteurs autorisés de l’opinion éclairée, ils sont de plus en plus concurrencés sur leur terrain par les journalistes et autres membres des nouvelles « cléricatures », tels les experts spécialisés, volontiers sollicités par les médias, de préférence aux intellectuels « généralistes ».
Les nouveaux supports d’opinion de l’hypersphère interpellent (ici au sens propre du terme) les intermédiaires : les médias d’abord, mais peut-être aussi les acteurs et les institutions de la démocratie représentative. Il serait toutefois prématuré d’en déduire, sans autre forme de procès, l’avènement d’une démocratie participative, voire « directe » : le renouvellement du débat démocratique requiert bien d’autres conditions que le seul déploiement de nouveaux supports d’opinion.

Le monopole d’accès à l’espace public

Le libre accès à l’espace public est devenu problématique à mesure que l’industrialisation des médias, comme de l’édition du reste, élevait la barrière (économique) d’accès à l’expression publique.
Même s’ils produisent des « œuvre de l’esprit », le livre, comme la presse et l’audiovisuel sont des activités industrielles et commerciales. Le livre et la presse fabriquent et distribuent des objets de papier en empruntant des réseaux logistiques dont le coût pèse lourd dans le prix de vente de ces produits. Dans l’audiovisuel, le support est déjà « dématérialisé » et la distribution emprunte des réseaux purement techniques mais qui nécessitent aussi de lourds investissements – même si le récepteur est financé par l’usager.
Dans ce contexte industriel une division du travail s’est imposée : auteurs, journalistes, ingénieurs, techniciens et ouvriers (ouvriers « du livre » notamment), sans compter un ensemble de métiers périphériques à l’industrie des médias. A cette division interne s’ajoute une séparation plus radicale entre le monde des médias dans son ensemble et le public. D’un côté, ceux qui écrivent, parlent et se montrent, de l’autre, ceux qui lisent, écoutent et regardent. Certes, les médias accueillent sur leurs plateaux ou dans leurs colonnes des hommes politiques, des intellectuels, des experts ou même des gens ordinaires. Mais les efforts consentis pour faire « participer » le public n’ont pas fondamentalement changé la donne qui tient à des contraintes d’infrastructures, techniques, industrielles, et donc économiques.
L’introduction de la publication assistée par ordinateur (PAO) n’a pas non plus entraîné de bouleversements, vingt ans avant que l’Internet ne permette la circulation des contenus ainsi numérisés, avec des conséquences d’une tout autre ampleur.
La concentration dans le secteur des médias est également un facteur à mentionner. Il est sans doute utile de rappeler ici ce qu’il en est à l’heure actuelle, au niveau mondial. Parmi les trente premiers groupes mondiaux par le chiffre d’affaires, neuf des dix premiers sont américains (un seul est européen) et réalisent plus de 60% du chiffre d’affaires du secteur. Le premier du classement pèse près de trois fois le chiffre d’affaires de toute la presse française. Les plus importants ont entrepris leur diversification dans le numérique. Google et Yahoo ! figurent désormais dans le classement (respectivement au 13e et au 15e rang).
Du coup, on ne saurait évoquer le « secteur des médias » sans autre précision : l’irruption des nouveaux supports d’opinion (NSO) n’a pas du tout le même impact ni la même signification pour telle entreprise de presse régionale et pour tel groupe médiatique multinational, capable de mettre en œuvre des stratégie de diversification, ou, plus simplement, de prendre le contrôle d’un site communautaire fréquenté par des dizaines de millions de contributeurs.

La fin des intermédiaires ?

Dans ces conditions, on comprend le caractère potentiellement révolutionnaire du déploiement d’un dispositif (Internet, le web, les blogs, les sites communautaires…) permettant à tout un chacun d’accéder librement et sans intermédiaire à l’espace public.
Dans Le Pouvoir intellectuel en France (1979), Régis Debray, fondateur de la médiologie, repère trois âges et trois sites relatifs à la formation de l’opinion : cycle universitaire (1880-1930), cycle éditorial (1920-1960) où le livre occupe encore une place stratégique et cycle médiatique (à partir de 1968). L’an 2000 ouvre-t-il un quatrième « cycle », celui des nouveaux supports d’opinion précisément ?
Les médias numériques ne se distinguent pas des précédents par la conquête d’un autre catégorie de signes (le son et l’image après l’écrit sur le papier), mais par la réduction de tous les signes au code informatique. Ils peuvent alors, on l’a dit, simuler et combiner tous les autres médias : ce sont des « hypermédias ». Ils défient ainsi les médias écrits en proposant les mêmes services tout en faisant l’économie de la production d’objets de papier (lecture directe à l’écran), ou de la distribution de ces objets (impression locale).
Les nouveaux médias mettent en œuvre, tout comme les anciens, des industries lourdes, informatique et télécommunications, mais avec une différence capitale. Dans les industries médiatiques l’appareil industriel s’interpose entre les acteurs et le public, elle les sépare et cette séparation technique s’est institutionnalisée en rôles sociaux et culturels. Au contraire, face au dispositifs techniques et industriels de l’Internet, les acteurs et le public se tiennent du même côté. A la séparation engendrée par les industries médiatiques, le numérique oppose donc un rapport de dépendance mutuelle, comparable à celui que nous entretenons déjà avec les codes de la langue ou des différents types de discours institués.
A cet égard, rien ne permet de distinguer matériellement le blogueur du journaliste, l’un et l’autre installé devant le même écran-clavier. Pour les discerner encore, on devra mentionner la compétence professionnelle du journaliste ou son respect d’une éthique professionnelle, ou encore son statut de salarié d’un groupe de presse.
L’écran-clavier est une fenêtre d’accès à la chaîne de production d’un média jusqu’aux stades de création (écrire dans un blog) et d’ingénierie des formats (créer un blog) naguère apanage des journalistes et autres professionnels. À terme, on peut même imaginer que les usagers pourront aussi redescendre la chaîne de production pour fabriquer leurs propres formats, leurs propres médias, au-delà de la simple impression des textes. Ajoutons qu’avec l’hypermédia, les frontières entre les différentes catégories de médias s’estompent pour laisser la place à des hybrides tels les sites « multimédias ». Les NSO et, plus généralement la diffusion électronique de formats d’information les plus divers semble bien faire voler en éclats le statut du lecteur (qui devient visiteur), du lectorat (qui devient audience) et de la distribution même (qui devient ciblage au plus fin, jusqu’à l’individu) [2].
Ces transformations ne vont pas sans soulever des difficultés quand ont envisage les usages politiques des NSO, car le politique, on y reviendra, requiert un « nous » qui ne soit pas une simple agglomération de « moi je ».

Intermédiaires et médiateurs

Il reste que les nouveaux médias sont aussi des supports d’opinion. En témoigne la prolifération des blogs et autres sites d’expression publique lors d’échéances politiques importantes : en France, par exemple, lors du référendum européen de mai 2005 ou de l’élection présidentielle de 2007. Dans le cas du référendum on a pu soutenir que face au monde politique et médiatique largement acquis au « oui » et développant ses arguments aux électeurs par les canaux traditionnels, c’est l’Internet qui aurait été le principal vecteur de l’opinion négative qui a finalement prévalu. Cette analyse est sans doute un peu sommaire : s’agissant de l’élection présidentielle de 2007, il semble bien que les appareils politiques aient repris l’initiative – cela dans une consultation électorale de nature très différente, il est vrai.
Du côté des médias, l’inquiétude est nourrie, sinon par le risque d’une remise en cause radicale du « quatrième pouvoir », du moins par celle des modèles sur lesquels repose l’économie du secteur, face au « média Internet » en général et à la concentration caractéristique de l’économie globalisée, dans le secteur des médias comme dans la plupart des autres.
Du côté des politiques, l’irruption des NSO est sans doute perçue de manière plus positive, non pas tant comme une menace pour la démocratie représentative que comme une occasion de renforcer sa légitimité en y introduisant des éléments de démocratie participative.
Quoi qu’il en soit, il serait caricatural d’interpréter les réactions des intéressés en termes de refus corporatiste, face à une remise en cause d’intérêts, de pouvoirs et de statuts. Toutes les médiations ne sont pas purement techniques (et donc susceptibles d’être éliminées sans dommage par un progrès technique) ou génératrices de pouvoirs abusifs : certaines apportent une réelle valeur ajoutée au débat public, ne fût-ce qu’en l’organisant pour permettre la délibération par exemple.

Les systèmes et les acteurs

Les médiateurs de la formation de l’opinion et du débat public peuvent donc aussi bien tirer parti des dispositifs de participation en y puisant, entre autre, un surcroît de légitimité. La « révolution » évoquée plus haut pourrait alors être entendue au sens étymologique d’un mouvement qui revient à son point de départ après un long détour.
Car dans le nouveau comme dans l’ancien système des médias, l’audience reste le facteur décisif et, face au déploiement des NSO, les acteurs politiques et médiatiques, anciens et nouveaux, ne restent pas inactifs. Entre captation des nouveaux dispositifs par ces acteurs et désintermédiation radicale, peuvent s’intercaler toute une série de situations hybrides.
En effet, il ne suffit pas que chacun puisse s’exprimer à loisir, encore faut-il qu’il soit entendu. A cet égard, le monopole perdu de d’accès à l’espace public peut-être aussitôt compensé par l’avantage de l’audience. La « marque », celle des groupes médias et d’autres acteurs du devant de la scène polarise la fréquentation des sites, a fortiori dans un monde globalisé : plus l’horizon géographique et thématique d’un individu s’élargit, plus il est contraint à la sélection.
On constate, par exemple, que les blogs les plus populaires sont ceux qui s’attachent à des sites ouverts pas les principaux médias, anciens ou nouveaux. En France, les « gros » sites de débat politique reçoivent autour de 100 000 visites par mois, à comparer aux millions de visites mensuelles d’un site de grand quotidien national.
Plusieurs catégories d’acteurs ont donc vocation à capter les initiatives citoyennes des NSO : les médias eux-mêmes, les partis politiques traditionnels, les groupes de pression et autres « minorités agissantes », et les communautés, identitaires ou d’affinité.

Citoyens, consommateurs ou journalistes ?

Il se pourrait d’abord que les usagers des NSO deviennent des contributeurs bénévoles pour les médias. Dan Gillmor, un ancien journaliste au San José Mercury News reconverti dans les réseaux d’information communautaires, déclare sans ambiguïté au quotidien Libération que « le journalisme citoyen n’est pas un projet de critique des médias, mais d’expansion des médias » [3]. De leur côté, les journalistes eux-mêmes animent, souvent sur le site de l’entreprise qui les emploie, leurs propres blogs où coexistent leurs textes (d’un ton souvent plus libre que leurs écrits « officiels ») et les commentaires des visiteurs. L’intégration de sites communautaires dans l’espace médiatique est par ailleurs bien illustré par les récents achats des sites MySpace et YouTube, respectivement par le groupe News Corp. et par Google.
Mais cette capture des NSO n’a pas du tout la même signification selon que l’on envisage les médias traditionnels dont le public achète le contenu (même s’il fait place à la publicité) ou certains grands groupes pour lesquels les contenus sont avant tout les véhicules de la publicité. Si, dans le premier cas, les nouveaux dispositifs peuvent fonctionner comme d’authentiques supports d’opinion, dans le second il s’agit surtout d’ouvrir un nouvel espace de chalandise pour susciter des discussions entre vendeurs et consommateurs. Les chalands des sites communautaires et de la blogosphère y seraient simplement plus impliqués que les lecteurs de la presse et spectateurs de la télévision. Comme l’explique fort bien le responsable d’une agence de communication à propos des sites communautaires : « Il faut créer du lien avec le consommateur de manière spontanée… En laissant le consommateur prendre les commandes, on génère un échange entre prescripteurs ».

Partis politiques et minorités agissantes

Les partis politiques traditionnels ont également vocation à intégrer les nouvelles formes d’expression. En France, par exemple, on a déjà noté que le débat présidentiel de 2007 a montré une polarisation des sites autour des principales forces politiques entre lesquelles se partage l’opinion. Toutefois, il semble bien que l’organisation d’une campagne autour d’un site participatif ait une influence non négligeable sur le contenu et le style de cette campagne. La fameuse thèse de Marshall McLuhan (« le message, c’est le medium ») semble en partie vérifiée.
Que ce soit à l’intérieur ou aux marges des partis, l’intervention efficace dans le débat public requiert trois ressources : la motivation, certaines compétences et, tout simplement, du temps. Les NSO ne risquent-ils pas d’être accaparés par ceux qui disposent en abondance de ces ressources, en particulier les minorités agissantes qu’évoque le sociologue Raymond Boudon, dans sa critique de ce qu’il est convenu d’appeler la « démocratie participative » ? A l’opposé de ces groupes minoritaires mais présumés éclairés ou progressistes, pourrait également se dessiner une dérive de type « populiste ». Aux Etats-Unis, par exemple, il semble bien que certains mouvements conservateurs, frustrés d’accès aux grands médias nationaux, ont su le mieux tirer parti des nouveaux supports d’opinion et de mobilisation.
D’autres formations sociales peuvent également faire un usage plus ou moins militant des NSO. C’est le cas des communautés, qu’elles soient fondées sur des critères de type ethnique ou religieux ou sur des critères d’affinités : intérêts , goûts, opinions… Les communautés d’affinités, qui ne sont pas, en général, « territorialisées », trouvent dans le cyberespace un milieu favorable à leur consolidation : on parle de communautés « virtuelles », de « néo-tribus » étudiées notamment en France par Michel Maffesoli [4]. Certaines de ces formations sociales, affinitaires ou territoriales, pourraient du reste évoluer vers une forme ou une autre de « politisation ».

Le corps politique

Le débat proprement politique requiert deux type de conditions. D’abord, un « nous » spécifique qui n’est ni une foule ni une réunion d’individu engagés dans des transactions marchandes (un marché), ni même une communauté soudée par des motifs plus proches de l’affect que de l’opinion. Comme le dit Hannah Arendt (après Aristote), un corps politique est formé par la réunion volontaire d’hommes libres, un nous constitué. Au-delà du seul échange d’opinions, le politique requiert également des institutions, en particulier des organes de délibération permettant de décider collectivement.
Quel est le « nous » caractéristique de la e-démocratie ? La question mérite d’autant plus d’être posée que le cyberespace semble bien être un milieu propice à l’individualisme ou aux relations d’affinités plus ou moins éphémères, cette tendance étant du reste renforcée par l’anonymat. C’est aussi, et par nature, un monde dépourvu de ces frontières territoriales qui, dans le monde réel, délimitent les ensembles politiques, en particulier les Etats-nations.
Les premières utopies politiques inspirées par le déploiement de l’Internet évoquaient volontiers une « agora planétaire », sous prétexte que le réseau est susceptible de relier tous les hommes de la planète par-delà toutes les frontières. Mais il faut bien reconnaître que si l’humanité est une réalité biologique (l’espèce humaine), philosophique ou éthique (les droits de l’homme), les citoyens du monde sont encore bien loin de constituer un véritable corps politique. Il est vrai aussi que l’Internet peut néanmoins se prêter à des mouvements d’opinion et des initiatives « citoyennes » d’extension planétaire, motivés par une cause ou un événement particuliers comme on l’on déjà constaté lors de grandes mobilisations humanitaires.

Les territoires de l’opinion : l’Europe, la nation, la cité

A une échelle plus restreinte, qu’en est-il de l’Europe ? A la suite de l’échec du projet de Constitution, on a cherché des explications à ce rejet dans le manque d’implication des citoyens vis-à-vis d’un projet perçu comme trop lointain et « technocratique ». On peut donc s’étonner que le développement de l’Union ne suscite pas davantage d’initiatives politiques « en ligne », alors même que l’Europe offre une configuration propice : un vaste corps politique dispersé à l’échelle d’un continent et pour lequel la capacité de l’Internet à réduire les distances est particulièrement précieuse. La construction européenne offre sans aucun doute un terrain d’expériences à venir pour l’usage des NSO au service du débat démocratique. A condition, il est vrai, de surmonter l’obstacle linguistique qui oppose une autre forme de distance [5] ?
De manière plus immédiate, l’échelon national apparaît comme un champ d’expérimentation privilégié pour la simple raison que la e-démocratie peut s’y articuler avec les institutions de la démocratie représentative et les partis. Encore faudrait-il que les formations politiques, mais aussi les institutions évoluent pour offrir, au-delà de l’échange d’opinions et du recueil des propositions, des instruments de délibération en ligne. C’est sur ce point que se joue l’alternative entre une authentique démocratie participative, et une « démocratie d’opinion » écartelée entre critique systématique ou pouvoir d’empêcher et capture par des groupes de pression, politiques ou économiques.


Wikipedia : une construction institutionnelle dans le cyberespace ?

Le développement du commerce électronique et des services en ligne montre que l’on peut organiser dans le cyberespace des transactions, forme élémentaire d’un lien social à caractère marchand. Peut-on aller plus loin ? Une forme d’institutionnalisation singulière nous est fournie par un dispositif dont la seule loi est d’exclure l’expression d’opinions personnelles : l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Celle-ci vise en effet la production d’un savoir collectif à l’exclusion de tout jugement de valeur. A cette seule réserve, le projet est radicalement libertaire puisque chacun peut, anonymement s’il le souhaite, librement écrire et même effacer ce que d’autres ont écrit. Tout est techniquement possible et le respect de l’éthique attachée au projet est confié à la bonne volonté de chacun. Néanmoins, au fil du temps, la nécessité de valider ou d’invalider certaines contributions ayant suscité des controverses à conduit à mettre en place un dispositif proprement institutionnel et qui ne comporte pas moins de cinq niveaux de discussion en vue d’une décision de publication [6].
En dépit des critiques dont Wikipedia fait l’objet, notamment dans la communauté scientifique, l’expérience est en soi intéressante sur trois plans qui touchent aussi à la question des NSO étendus à la délibération :
elle offre un exemple empirique d’institutionnalisation pour ainsi dire spontanée d’un dispositif de discussion ;
elle concrétise de manière empirique la notion de savoir collectif – cela sans préjuger de la qualité de ce savoir, mais en constatant qu’elle tend plutôt à progresser, au fil du temps et des échanges ;
elle montre qu’Internet peut être un accélérateur des dispositifs d’intelligence collective, dès lors qu’un très grand nombre de contributeurs peuvent y intervenir, avec des délais de réaction très brefs.
Ces trois conclusions restent, bien entendu, à confirmer et à étendre à d’autres contextes, notamment celui du débat démocratique où l’expression de l’opinion est au contraire requise.

Mais l’échelon local ou régional est sans doute aussi un terrain pertinent pour l’apprentissage d’une e-démocratie participative appelée à se déployer plus largement par la suite.
« Penser globalement, agir localement » (think global act local) : ce slogan managérial emprunté à la sphère économique de l’entreprise pourrait alors devenir un mot d’ordre citoyen dans la sphère politique.
Nous avons souligné que le problème de l’audience relativise considérablement la portée de l’expression citoyenne libérée par la fin des monopoles d’accès à l’espace public. Ce problème se pose toutefois de manière moins aiguë au niveau local, alors qu’ils s’aggrave à mesure que s’élargit l’horizon géographique et thématique d’un individu. Si l’étymologie (politique, citoyen, civisme…) nous rappelle que la Cité est le lieu originel du politique, le branchement du local sur le réseau a pour effet de désenclaver, intellectuellement, les « démocraties cantonales ». Les solidarités territoriales concrètes mais un peu étroites peuvent alors s’élargir à des perspectives plus larges, et intégrer des affinités électives transfrontières.
Des e-citoyens éduqués par la pratique démocratique, virtuoses de l’articulation du local et du global dans les différentes dimensions de leur existence, seraient alors bien préparés à transposer ces compétences dans des espaces politiques plus étendus, Europe comprise.

Conclusion : un « citoyen augmenté » ?

L’Internet économique, celui de l’entreprise et des marchés, a connu au fil des années une véritable professionnalisation. Les professionnels de la nouvelle économie en ligne (mais aussi les consommateurs) ont acquis des compétence et mis en œuvre des dispositifs ad hoc, qui sont aujourd’hui opérationnels. Mutatis mutandis, il semble que l’Internet politique doive connaître le même type d’évolution, aussi bien en termes de compétences, étendues à l’ensemble des citoyens, que de dispositifs institutionnels.
La contribution de l’Internet à l’aménagement du territoire a produit la notion de « territoire augmenté ». Les nouveaux supports d’opinion vont-ils engendrer un « citoyen augmenté », selon une articulation originale du prochain et du lointain ?


[1Le blog, entre autres, offre une assez bonne illustration de cette hybridation médiatique.

[2Cette analyse s’inspire d’un article (« Les nouvelles hybrides ») publié dans le numéro 10 de la revue Medium « Le numérique en toutes lettres ».

[3Interview dans Libération, août 2005.

[4Le temps des tribus, La Table Ronde, 3e édition, 2000.

[5Quand les hommes et l’information se déplaçaient au mieux à la vitesse du cheval (au XIIIe siècle, par exemple), l’Europe spirituelle, culturelle et même politique était à certains égards plus unifiée qu’elle ne l’est aujourd’hui, du moins au yeux de certaines élites cultivées dont les membres s’entretenaient dans une langue commune des affaires de ce monde et de l’autre monde. Plus près de nous, la démocratie helvétique semble bien avoir surmonté l’obstacle linguistique.

[6Sur le détail de ce dispositif et sa genèse voir la revue Réseaux n°138 (2006), « Les Blogs ».